Assises internationales de l’imprimé et du livre électronique de Montréal

L’édition électronique est une réalité qui s’est imposée au cours des dernières années dans l’édition savante. Plus de 55% du budget d’acquisition de la Bibliothèque de l’Université Laval est consacré à l’électronique pour les bases de données, périodiques ou livres électroniques. L’innovation se poursuit au niveau des presses universitaires pour passer à l’électronique ou l’impression à la demande et les universités américaines expérimentent déjà le manuel électronique.

L’arrivée du Kindel 2, du Sony PRS 600 et d’Archambault dans le paysage permettent d’entrevoir que le phénomène touchera bientôt un plus large public.

Les Assises internationales de l’imprimé et du livre électronique de Montréal arrivent à point pour nous aider à mieux comprendre le phénomène. L’évènement se déroulera les 30 septembre et 1er octobre à l’UQAM. Parmis les partenaires des assises, il sera intéressant de suivre les interventions des représentants de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec, de l’ASTED, l’Association nationale des éditeurs de livres, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et des presses universitaires présentes (PUL, PUM et PUQ)

L’évènement est organisé par Éric Le Ray qui a dirigé la rédaction du livre La bataille de l’imprimé à l’ère du papier électronique, ce sera assurément intéressant!

Les coûts de participation pour un tel événement sont plus que raisonnables: 100$ pour les deux jours avec un prix spécial pour les étudiants de 15$ à la journée ou 30$ pour les deux jours!

Pour en savoir plus:
Le site de l’organisation
La présentation de l’événement
Le programme détaillé

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Publié dans édition électronique, livre électronique, tablette de lecture. Commentaires fermés sur Assises internationales de l’imprimé et du livre électronique de Montréal

Phèdre 2.0 et la culture de l’imprimé

Par Lorenzo Soccavo

Prospectiviste du livre et de l’édition, conférencier et auteur, entre autres de “Gutenberg 2.0, le futur du livre” (M21 éditions) Lorenzo Soccavo pratique depuis 2004 une veille quotidienne sur les évolutions du livre et de son marché. Passionné de lecture et du Web 2.0 il cherche à mobiliser l’interprofession francophone du livre autour des enjeux qui se cristallisent aujourd’hui sur le monde de l’édition, avec l’émergence de nouveaux dispositifs et de nouvelles pratiques de lecture…


J’écris ce texte assis sur le canapé et l’ordinateur éteint. Je l’écris avec un stylo Bic sur un vieux cahier Clairefontaine. Qu’est-ce que cela prouve ? Seulement que je suis un immigrant du numérique et que l’humanité n’en est qu’à l’an 2009 après J.-C.

Après l’âge de l’imprimerie…

Frédéric Barbier, dans son “Histoire du livre”, dont la deuxième édition vient de sortir chez Armand Colin, rappelle qu’en 1775, Malesherbes proposa une première « analyse théorique des sociétés humaines en fonction de l’évolution de leur média principal ».

Celle-ci reste éclairante, car c’est toujours aux lumières du passé que l’homme devrait se diriger dans l’avenir.

Au premier âge, pour Malesherbes : « de la parole et de la convention verbale », succéda logiquement le deuxième, celui de l’écriture, de laquelle nous savons combien Socrate se méfiait (se référer au “Phèdre“, Phèdre 1.0 (sic) de Platon).

L’écriture, liée à la capacité de lire, et donc aussi à la possession ou à l’accès aux dispositifs de lecture, l’écriture a confisqué des siècles durant (c’est-à-dire jusqu’à l’expansion de l’imprimerie au 16e siècle) le pouvoir de la parole, au profit d’une élite religieuse et politique. Malesherbes parlait pour cette époque d’ « administration clandestine ».

Le troisième âge est celui de l’avènement de l’imprimerie, laquelle, pour Malesherbes : « a multiplié les avantages que l’écriture a procurés aux hommes et en a fait disparaître les inconvénients [en] donnant à l’écriture la même publicité qu’avait la parole dans les premiers âges… ».

Que nous réserve le quatrième âge, celui de l’après imprimerie ?

2000-2025

Nous sommes aujourd’hui en 2009. En prenant en compte la théorie de la singularité technologique, selon laquelle, observant la tendance exponentielle de l’évolution des technologies et des découvertes, nous devrions durant les prochaines décennies faire, tous domaines concernés, un gigantesque bond en avant, et en pondérant ses effets probables par la force d’inertie de groupes de pression corporatistes, guidés par leurs contraintes économiques et leurs intérêts financiers, nous pouvons, je pense, comparer la tranche 1450-1500, à celle 2000-2025 que nous traversons.

Continuité ou ruptures ?

L’étudiant Phèdre donc, mis en scène par Platon dans son discours éponyme, était un “alphabetical writing native”, un natif de l’écriture alphabétique. Luther, qui utilisa au maximum les possibilités de communication et de propagande qu’apportait la nouvelle technologie de l’imprimerie à caractères mobiles, était un “print native”.

Les e-books qu’édite aujourd’hui Publie.net, la maison d’édition de François Bon, ne seront rien d’autres que des e-incunables au regard des générations futures (mais c’est déjà bien en 2009).

Le signe typographique aujourd’hui non imprimable, appelé pied-de-mouche, servait au temps des manuscrits à signaler le début des paragraphes. Les moines copistes du moyen-âge en recopiant, en ajoutant au contenu initial, en agrégeant de l’information de sources multiples, en la commentant, voire en commentant les commentaires comme cela se pratique depuis la nuit des temps dans la culture hébraïque, les moines travaillaient déjà en mode participatif, que nous retrouvons aujourd’hui avec les blogs et les Wikis.

Les “Roues à livres” du 16e siècle permettaient de pratiquer une lecture hypertexte sans électricité ni ordinateur (sur une dizaine d’ouvrages). Les débuts de l’imprimerie connurent jusqu’à… (jusqu’au 19e siècle ?) une explosion du piratage et de la contrefaçon, dont la fameuse Encyclopédie de Diderot et d’Alembert fut amplement victime.

Si nous concevons le livre en termes de dispositif de lecture, l’interface codex a préexisté aux rouleaux, avec les tablettes d’argile empilées et réunies par des lanières de cuir. Nos ancêtres lecteurs passèrent, ensuite, aux rouleaux, et, plus précisément, du volumen antique, à déroulement horizontal, dans le maniement duquel se retrouve le geste d’un livre relié que l’on ouvre, au rotulus médiéval, à déroulement vertical, qui préfigure la lecture par défilement sur écrans d’ordinateurs, apparue au cours du 20e siècle. Dans les deux cas le texte figurait en colonnes, comme plus tard dans la célèbre Bible de Gutenberg (vers 1461). Une mise en page que nous retrouvons encore aujourd’hui, notamment dans la presse, dans des ouvrages encyclopédiques, ou sur des blogs.

Ce petit jeu peut sembler idiot, mais de tels retours vers le passé démontrent clairement qu’à l’évidence il y a plus de continuité que de ruptures dans les mutations que vit aujourd’hui le monde du livre et de l’édition.

Les livres doivent pouvoir le faire…

Tout organisme et toute organisation doit pouvoir stocker et traiter, recevoir et émettre de l’information. Nous le faisons. Les animaux le font. Les gouvernements le font. Les ordinateurs le font. Et pour les natifs du numérique (digital native) les livres doivent maintenant pouvoir le faire eux aussi.

Ce que nous vivons en 2009 cumule ce que vécurent, différemment, chacun à leur manière, Socrate (conservateur) et Luther (réformateur).

Davantage que les nouveaux dispositifs de lecture (nous constatons quotidiennement l’incapacité des tablettes e-paper à répondre aux attentes de lecteurs auto-formés à de nouvelles pratiques de lecture) ce sont les pratiques de recherche et de consultation d’informations, d’écriture et de lecture, qui mutent depuis le Web 2.0 (et j’entends “depuis” dans sa double acception : de lieu et de temps).

Or ces pratiques, écriture et lecture, conditionnent, tant les facultés de concentration et de mémorisation, que celles de compréhension et de réflexion, ainsi donc que d’argumentation, et donc de socialisation et de création. Tout notre savoir être au monde.

Les livres papier ne disparaitront pas…

Les livres papier ne disparaitront pas pour deux raisons.

La première est la pléthorique surproduction d’ouvrages imprimés de toutes sortes depuis 1450 jusqu’à nos jours et ce pour encore quelques années (combien ?). Fort heureusement, il nous reste encore aujourd’hui nombre d’incunables (imprimés du 15e siècle) et des ouvrages antérieurs, manuscrits sur codex et sur rouleaux notamment. Seulement avec ce que la France continue à produire par an d’exemplaires papiers, il faudrait bien un millénaire avant que les livres, si cela était possible, disparaissent de la surface de la Terre. Et encore faudrait-il y mettre une volonté acharnée et mauvaise, ce que nul ne pourrait souhaiter.

La seconde est qu’aujourd’hui, la probabilité de voir se multiplier avec succès (pour combien de temps ?) des services d’impression à la demande (POD) et de livres à la carte et/ou autoédités, avec un tirage minimum en impression numérique, apparaît de plus en plus élevée. Raisonnablement, il ne faut pas non plus exclure la pérennité d’une production papier pour les livres d’art et d’artistes, des exemplaires en tirages limités pour bibliophiles, etc.

Mais ne nous y trompons pas : les courbes des ventes de livres papier et d’e-books finiront par se croiser et s’inverser à court terme (quand ? avant ou après 2015 ?), et ce jour-là, la production basculera de l’imprimé au numérique.

Il faut garder présent à l’esprit le fait que les parts de marché de l’imprimé sont de toutes façons déjà minoritaires dans l’ensemble des grands groupes financiers internationaux, qui contrôlent depuis plusieurs décennies les trois quarts des marques éditoriales et investissent en masse dans les (nouveaux) médias (ce d’autant plus que les marges bénéficiaires sur les livres sont minimes).

Le déclin de la culture de l’imprimé

Aussi, à moins d’être inconscient ou tenue en joue par des intérêts financiers corporatistes, il nous faut bien dorénavant concevoir la disparition à brève échéance (une décennie ? deux ?), la disparition de l’écriture manuscrite (ce dont le micro-blogging n’est qu’un symptôme parmi beaucoup d’autres) et de la culture de l’imprimé, lesquelles, écriture manuscrite et culture de l’imprimé, induisent toutes deux une lecture linéaire, et maintiennent la pensée, limite le champ et la portée de notre réflexion, dans les sillons de leurs tracés horizontaux.

L’évolution n’est pas tant technologique que cognitive, voire, civilisationnelle. Elle relève d’une conversion d’une perception analogique à une vision panoptique. Elle remet en jeu, dans un vaste processus d’acculturation, les rôles conjugués de la mémoire, de la transmission de la connaissance, de la nature et du statut des savoirs.

Vers une bibliosphère en rhizome

Les mutations à la confluence desquelles se retrouve aujourd’hui le livre imprimé, se traduisent sur le terrain dans une reconfiguration de la traditionnelle chaîne du livre linéaire en une architecture réticulaire ; la transmutation d’un marché du livre, structuré avec la révolution industrielle, vers un écosystème, au sein duquel des partenariats et des échanges économiques se nouent et se dénouent au coup par coup (éditoriaux), ce qui, comme première urgence, rend indispensable une réforme de la librairie, dès lors qu’il s’avère que nous entrons dans une nouvelle logique de consommation, des biens culturels en général et du livre en particulier.

Le Web 2.0 va rapidement se révéler soluble dans le Web sémantique et dans son interface visuelle tactile en 3D. La frontière entre réel et, entre guillemets, “virtuel”, va s’estomper progressivement, puis, un jour, s’effacer. Une couche d’information augmentera alors ce que nous qualifions aujourd’hui de “réalité” et qui méritera dès lors les mêmes guillemets.

Dans les villes riches, réalité augmentée, géolocalisation, Internet embarqué et objets communicants permettront de vivre accouplé à une infosphère, dont la bibliosphère sera l’un des nombreux satellites.

Ce que sont aujourd’hui les commerces, les librairies, les bibliothèques et les autres services publics, seront dédoublés sur ce Web en temps réel, et, pour ce qui nous intéresse ici, de nouvelles relations clients/lecteurs – auteurs/éditeurs – libraires/bibliothécaires se développeront sur de nouvelles formes de sociabilité, dont nous commençons tout juste à avoir une idée avec des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter.

Phèdre deviendra peut-être un prénom à la mode.

Voilà. J’ai écrit ce texte assis sur le canapé et l’ordinateur éteint. Et du coup, maintenant, je vais devoir aller le taper !


Lorenzo Soccavo a déjà donné une entrevue sur le blogue BiblioFusion, Le futur se livre: Gutenberg à l’heure du Web, et y collabore maintenant à titre d’auteur invité.


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Les enjeux du manuel scolaire à l’ère du numérique

Un excellent dossier aborde la question du manuel numérique. Celui-ci est examiné en profondeur sous l’angle des enjeux éditoriaux, technologiques et pédagogiques en donnant la parole à une panoplie d’acteurs de l’édition, du système scolaire et du Ministère de l’éducation nationale en France.manuel_electronique

On y constate qu’avec l’édition numérique des manuel, il faut redéfinir le manuel du futur, comprendre la nouvelle forme qu’il prendra sous l’influence des pratiques inventées par des auteurs en mode collaboratifs. Bref, on y interroge le concept même de manuel scolaire à l’heure du grand Collaboratif.

Et si le manuel se redéfinit, la pédagogie se repositionne: des expérimentations visent à stimuler les usages pédagogiques innovants qu’il ne manque pas d’introduire. C’est donc une nouvelle dynamique qui se crée au niveau des enseignants pour améliorer collaborativement la qualité de l’enseignement.

À lire sur le site du Centre national de documentation pédagogique.

D’autres billets:
Le futur se livre: Gutenberg à l’heure du Web
L’université du futur et le libre accès
L’université numérique et le nouvel univers de la documentation
Les universités face à la fracture numérique
Le Kindle sur le campus, un nouveau jouet ou de nouveaux enjeux ?
Déclinaison du futur (éducation)

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Google devient libraire

Google Books Search, a le projet d’élargir son offre de service: les internautes trouvent des livres via Google, mais font leurs achats chez Amazon. Google veut donc optimiser la démarche en faisant directement la vente de livres électroniques.

Selon Mashable ce sera avec une approche plus ouverte. Il n’y aura pas le contrôle qu’exerce Amazon avec son Kindle, soumis à un Digital Right Management restrictif (DRM). Une série de partenariats avec des éditeurs seraient en négociation.

Consultez aussi ebouquin:

Google Books va vendre des livres électroniques

Et un billet permettant de mieux comprendre le contexte:
Le futur se livre: Gutenberg à l’heure du Web

MAJ 2 juin: D’autres sources pour explorer le sujet.
NewYorkTimes: Preparing to Sell E-Books, Google Takes on Amazon
ReadWriteWeb: Is Google Getting Ready to Enter the eBook Market? (via rww)
MacWorld: Google plans to enter the e-book business (via PhilippeBonneau)
TeleRead: Google to be e-book distributor? Perhaps to Powells.com, Borders.com and Buy.com, among others? (via jafurtado)
TeleRead: Google wants to sell e-book access directly: ePub ramifications? Not just hassles for Amazon?
Gizmodo: Google Plans to Sell eBooks By the End of 2009

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Numérisation sur demande à la Bibliothèque de l’Université McGill

La Bibliothèque de l’Université McGill annonce un coup double dans le cadre du Congrès de la Canadian Library Association! Premièrement en offrant un programme de numérisation de livres du domaine public qui ouvre un accès à une littérature souvent difficile à trouver. Deuxièmement en confiant aux usagers le développement de la collection, ce sont en effet les demandes de ceux-ci qui sont au cœur du service.

Janine Schmidt, directrice de la Bibliothèque, mentionne que « C’est un moment passionnant pour la Bibliothèque, nous entamons une nouvelle ère de services. Avec cette technologie novatrice, nous pouvons valoriser nos collections avec un service de numérisation et distribution centré sur l’utilisateur ». La Bibliothèque de l’Université McGill est la première à utiliser ce service au Canada.

Le service est offert grâce à un partenariat avec Kirtas Technologies, une entreprise qui a développé un robot numériseur qui tourne les pages automatiquement et qui distribue ceux-ci de manière non exclusive sur KirtasBooks.com. Les fichiers seront ainsi accessibles à tous via le catalogue de la bibliothèque de l’Université McGill. Une douzaine de bibliothèques publiques et universitaires dans le monde utilisent déjà ce services. Kirtas Technologie, avec son service Bookscan, est l’alternative à « Google Print Publisher Program ».

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Publié dans bibliothèque2.0, livre électronique. Commentaires fermés sur Numérisation sur demande à la Bibliothèque de l’Université McGill

Le futur se livre: Gutenberg à l’heure du Web

Le Web change déjà le livre et à l’heure des réseaux sociaux il est possible de côtoyer un auteur comme Lorenzo Soccavo (Gutenberg 2.0, le Futur du livre) et de l’interviewer!

Il développe ici sa pensée en sept questions pour nous entrebâiller la porte du futur en ce qui concerne le livre, l’édition, la lecture et la bibliothèque. Un voyage passionnant s’annonce et je lui laisse la parole.

[PLC]- Quelles sont à votre avis les forces fondamentales qui influencent le futur du livre ?

[LS] Le livre est aujourd’hui à la confluence de quatre mutations : celle des dispositifs de lecture, celle des pratiques de lecture, celle du marché du livre, et enfin, peut-être également celle de la langue, comme véhicule d’une pensée collective, et d’un imaginaire lié à une histoire, à une culture.

Nous pourrions dire que les forces fondamentales que vous évoquez sont en fait celles qui traversent les sociétés occidentales (et celles dites émergentes) en cette fin de première décennie du 21e siècle. Cela tout simplement parce que le livre n’est pas exogène à nos sociétés. Les mutations dont il est à la confluence le démontrent clairement si besoin était.

Plus en détails, voici comment nous pourrions, je pense, préciser ce que vous appelez « forces fondamentales »…

L’essor technologique en premier lieu. Comment, en effet, ne pas penser à la théorie de la singularité technologique selon laquelle, observant la tendance exponentielle de l’évolution des technologies et des découvertes, nous devrions durant les prochaines décennies faire, tous domaines concernés, un gigantesque bond en avant.

Ensuite, la financiarisation de l’économie dont, avec l’actuelle crise, nous voyons les conséquences. Nous assistons ainsi depuis quelques années déjà à l’envahissement du champ du livre par de véritables majors de l’édition, dont le souci premier est la rentabilité immédiate et qui produisent en masse des livres rapidement écoulés, rapidement et facilement lus. Des best-sellers traduisibles et adaptables au cinéma, ou des livres de consommation courante en quelque sorte…

Enfin, l’émergence de ceux que Thierry Crouzet dans son essai éponyme appelle : le peuple des connecteurs. Les natifs du Web sont de plus en plus nombreux et un jour prochain ce sont eux qui habiteront la planète et seront aux commandes.

Les livres papier, non connectés, non communicants, non intelligents, les livres qui figent le texte leur apparaitront comme des supports archaïques. Ces trois forces donc : technologique, financière et générationnelle, impactent aujourd’hui directement le devenir du livre et de la lecture en modifiant profondément les accès. L’accès des auteurs à l’édition et également l’accès des lecteurs aux textes. Mais aussi, par une désintermédiation conjoncturelle, elles poussent le marché du livre à se réorganiser. Ce dernier, fortement structuré par son passé et par la contre-poussée de groupes de pression bien organisés et bien implantés dans la société (française en tout cas) résiste… Pour l’instant… De fait, ces forces ne sont que des forces. Elles peuvent être utilisées en bien ou en mal. C’est pourquoi je me bats depuis plusieurs années pour théoriser l’avenir du livre et encourager au sein de l’interprofession une vision prospective.

Enfin, pour être complet, il faudrait peut-être ajouter une quatrième force : le globish. Cette sorte d’anglo-américain international qui tend à s’imposer comme un espéranto. Au 15e siècle en Occident les livres étaient tous en latin, puis, à partir de 1450, avec le développement de l’impression à caractères mobiles et une meilleure diffusion des livres, ils ont été édités dans les différentes langues nationales… Nous pourrions aujourd’hui craindre qu’ils ne soient plus un jour qu’exclusivement numérisés dans une sorte de globish amélioré !

[PLC]- Quels sont donc les principaux enjeux à considérer ?

[LS] Ils sont d’abord et avant tout humains je pense. L’actuelle chaîne du livre, basée sur la matérialité physique du livre papier relié et imprimé, est un secteur capital de l’industrie et de l’économie culturelles de nos pays. Des milliers d’emplois sont en jeu. De ce point de vue, il est légitime que les organisations professionnelles s’arc-boutent sur les structures issues de la fin du 19e siècle.

Sinon, au-delà des considérations économiques, les principaux enjeux sont au niveau culturel. Le découplage des contenus et des supports, le développement d’une diffusion multicanal multisupport posent les questions de la conservation et de la mémoire.

A terme, la lecture pourrait muter comme jadis et engendrer des bouleversements dans la culture et la pensée occidentales aussi importants et conséquents que lors du passage de la lecture à haute voix à la lecture silencieuse. Ce qui touche le livre touche à la civilisation.

[PLC]- Quels seraient alors les gains et risques possibles pour la société civile ?

[LS] En attendant qu’un jour des professionnels extérieurs au monde du livre, je pense notamment aux designers et aux spécialistes des neurosciences cognitives, se penchent sérieusement sur la mise au point de nouveaux dispositifs de lecture, les principaux gains sont en gros ceux du Web 2.0 et de la mobilité.

Pour l’heure les nouveaux entrants qui cherchent à pénétrer le marché du livre sont des industriels de l’électronique qui veulent faire du business, à un niveau ou à un autre, que ce soit Sony, Google, Amazon, ou de plus petits. Les fournisseurs d’accès à Internet et les opérateurs de téléphonie mobile se révèlent comme de nouveaux partenaires essentiels pour diffuser demain les livres numériques. Comme les orfèvres au 15e siècle se révélèrent incontournables par leur savoir faire dans la fonte et les alliages de métaux, techniques qui étaient indispensables pour le développement des presses à caractères mobiles, plusieurs acteurs des nouvelles technologies vont devoir être mobilisés. Cela dit, le livre et la lecture ne sont absolument pas parmi leurs préoccupations.

Cependant, pour ce qui est des risques, ils ne sont pas liés, selon moi, au versant technologique (l’offre finira par s’adapter en partie à la demande, en tout cas, aux besoins) mais au versant financier. Les multiples questions des formats propriétaires, des DRM, de l’interopérabilité etc., se posent dès lors avec vigueur. Le Kindle d’Amazon en est emblématique. Vouloir reproduire sur des marchés numériques de la dématérialisation et de l’abondance les modèles classiques est une impasse. Une nouvelle économie devra forcément se mettre en place et pas limitée au seul marché du livre ou des biens culturels.

[PLC]- Si le livre se redéfinit, comment voyez-vous le lecteur du futur ?

[LS] Si nous concevons le livre comme un dispositif de lecture nous devons réfléchir en termes d’interface lecteur / livre. Avec le Web 2.0, nombre d’entre nous ont déjà acquis de nouvelles habitudes de lecture et nous pouvons penser que nous retrouverons certaines des caractéristiques et des compétences nouvelles que nous découvrons et développons aujourd’hui chez les lecteurs du futur. Ce sera certainement un lecteur plus actif que nous, qui participera, qui partagera, qui écrira lui aussi, commentera et interagira avec les autres auteurs et les autres lecteurs. Comme nous sommes aujourd’hui de plus en plus nombreux à le faire sur les blogs, les wikis et les réseaux sociaux. En somme, ce que faisaient les lettrés du Moyen-âge…

[PLC]- Et votre vision de la bibliothèque du futur ?

[LS] Je me réjouis souvent de constater que les bibliothécaires se sentent directement concernés par ce qui se joue aujourd’hui, mais, surtout, qu’ils sont souvent bien informés et désireux de participer à cette révolution du livre et de la lecture. Bien plus en tout cas il me semble que la majorité des libraires.

Cela dit, ce que recouvre votre question est immense et je ne pourrais y répondre en quelques phrases. D’autant que plusieurs blogs de professionnels (dont le votre) traitent abondamment cette question, qui peut faire rêver tous les amoureux du livre : la bibliothèque du futur ! J’y réfléchis souvent et j’ai parfois eu l’occasion, à Bruxelles et à Lausanne notamment, de m’exprimer sur ce sujet devant des bibliothécaires justement…

Si nous lisons (et j’invite tout le monde à le faire) ce très beau livre qu’est : « La Bibliothèque, la nuit », d’Alberto Manguel (Actes Sud éd.), il apparaît évident que bibliothèques et livres sont indissociablement liés. Et pourtant… Ne serait-ce pas qu’une apparence ? Ce qui est en train de se passer avec les dispositifs de lecture en papier électronique (e-paper), le téléchargement de livres numériques, etc. ne peut pas ne pas nous interroger. Alors, irions-nous vers… des bibliothèques sans livres ? Et que pourrait être alors une bibliothèque sans livres, mais, une bibliothèque malgré tout ? Une sorte de médiathèque de nouvelle génération ? Quoi d’autres et comment ?

Je pense que des expériences conduites sur Second Life, ce laboratoire ouvert qui préfigure ce que sera un jour le Web 3D, pourraient apporter au moins des éléments de réponses aux bibliothécaires et aux collectivités locales. La plupart des grandes bibliothèques universitaires anglo-saxonnes sont déjà présentes dans cet « univers parallèle ». Amazon aussi. Il existe une Bibliothèque francophone sur Second Life dans laquelle j’ai eu le plaisir de donner des conférences, lesquelles ont été toutes aussi suivies et intéressantes que celles que j’ai données physiquement devant des bibliothécaires présents en chair et en os. Mais, comme je vous le disais, la question est bien trop immense pour que je puisse y répondre ici. Il ne s’agit là que de quelques pistes que j’explore.

Au minimum, les bibliothèques seront dédoublées sur le modèle suivant : une bibliothèque physique doublée sur le Web 3D, toutes deux en interconnexion permanente (réalité augmentée, immersion, etc.) et interfacées par la bibliothèque numérique, constituée de l’intégralité des fonds numérisés. Autre point : je réfléchis également à une convergence dans le futur des rôles de bibliothécaires documentalistes et de libraires… Historiquement l’univers du livre était très concentré à son origine. De l’Antiquité au Moyen-âge le livre ne concernait qu’une petite élite et les mêmes personnes cumulaient les différentes tâches, d’écriture, de copie, de diffusion des textes… 1450 fut la date du « Big Bang ». Avec la complexification des techniques et l’expansion du marché, les différentes fonctions se sont spécialisées et des intermédiaires se sont imposés. Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, nous assistons à une rétractation de l’univers du livre (désintermédiation, auto-édition, impression à la demande, téléchargement, etc.). Le 21e siècle pourrait-il être celui du « Big Crunch » de l’univers du livre ?

[PLC]- Comment pouvez-vous qualifier la période actuelle ?

[LS] D’enthousiasmante. Ce qui est désespérant c’est le manque d’enthousiasme de nombreux professionnels du livre. (Mais pas de tous heureusement…) Ainsi que de certains groupes de pression dont les intérêts économiques sont directement liés à l’actuelle forme du livre et au marché tel qu’il est structuré. En vérité beaucoup vivent encore au 20e siècle, c’est-à-dire au siècle précédent ! Exception faite de ces tristes contemporains donc, ce que nous vivons en cette première moitié du 21e siècle est aussi excitant et prometteur que ce que nos ancêtres vécurent durant la seconde moitié du 15e.

Il est impossible que ce qu’il se passe actuellement autour du livre, de l’écriture et de la lecture, reste sans effets. Tout cela aura des effets majeurs et qui seront moteurs durant les siècles à venir. Je pense que très vite maintenant deux mouvements de fond vont finir par émerger, se rencontrer et s’épauler l’un l’autre. D’une part, de nouveaux entrants, étrangers au milieu du livre, vont venir bousculer les pratiques et le marché. D’autre part, au sein même des métiers traditionnels du livre, le renouvellement des générations va doper l’interprofession de l’intérieur. Les problèmes viendront peut-être de l’asynchronisme de ces deux mouvements. Le premier rapide, le second beaucoup plus lent.

[PLC]- Quelles sont les étapes clef qui sont à venir dans le futur qui se dessine ?

[LS] Une première étape sera sans doute l’arrivée massive dans le commerce de nouveaux dispositifs de lecture, performants et à des prix abordables. Il se passera alors certainement le processus que nous avons pu déjà observer avec les téléphones portables…

Une deuxième étape sera je pense la mise sur le marché d’une offre importante de livres et documents numérisés qui ne soient pas du domaine publique. Si les professionnels du livre restent sur leurs positions actuelles il se passera alors certainement le processus que nous pouvons aujourd’hui observer dans le secteur de la musique.

Une troisième étape enfin sera l’organisation d’un nouvel écosystème du livre qui sera en rupture avec ce que nous connaissons aujourd’hui. Après ces trois coups le rideau se lèvera et le livre reparaîtra aussi radieux que jamais !

[PLC]- Merci de partager avec nous ces nouvelles perspectives !


Lorenzo Soccavo

Prospectiviste du livre et de l’édition, conférencier et auteur, entre autres de « Gutenberg 2.0, le futur du livre » (M21 éditions) Lorenzo Soccavo pratique depuis 2004 une veille quotidienne sur les évolutions du livre et de son marché. Passionné de lecture et du Web 2.0 il cherche à mobiliser l’interprofession francophone du livre autour des enjeux qui se cristallisent aujourd’hui sur le monde de l’édition, avec l’émergence de nouveaux dispositifs et de nouvelles pratiques de lecture…


[PC…] Après un interview Bibliofusionnel, je vais me permettre un premier commentaire : le futur s’écrit maintenant et pour y participer pleinement les bibliothèques, éditeurs et autres acteurs doivent se doter d’outils adéquats, la prospective devient un incontournable dans ce contexte. Pour commencer, je vous recommande la lecture de Gutenberg 2.0, le Futur du livre (est-il déjà dans votre bibliothèque?). Ensuite, il faut encore poser vos questions, exprimer votre vision et investir en recherche & développement !

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Quels éditeurs ont un futur à (au) Québec ?

Un billet essentiel à lire pour tous les éditeurs a été publié par Fabrice Epelboin de ReadWriteWeb France… Si vous avez des amis dans le monde de l’édition, faites leur lire attentivement dès maintenant, l’arrivée du Kindle aux États-Unis est un voyant rouge qu’ils ne peuvent ignorer!

J’ai sélectionné quelques passages pour donner une première idée du futur qui se dessine.

Le mouvement d’Amazon avec le Kindle est aussi important que celui d’Apple avec l’iPod, il doit être pris comme une menace mortelle et devrait faire passer le piratage pour une vaste blague destinée, au mieux, à endormir les enfants, au pire, les adultes du monde de l’édition.

Amazon communique plutôt bien autour du Kindle.

Le SNE (Syndicat National de l’Edition) communique lui aussi clairement en refusant toute remise en question de la façon dont le secteur de l’édition fonctionne, le condamnant, si ses membres suivent ses recommandations, à une catastrophe dans les années à venir (3 à 10 ans).

Il est indispensable de comprendre que la technologie n’est pas un outil aux service de ceux qui s’en emparent ou quelque chose contre lequel on peut se défendre, c’est un écosystème dans lequel il faut s’insérer. Pour reprendre une métaphore que j’ai utilisé dans un précédent billet tous ceux qui ont tenté de détourner le cours d’une rivière ont subit des réactions violentes en retour de l’écosystème. Mettre en place des DRM (Digital Rights Management), c’est du même ordre. On ne contraint pas la technologie, on en tire parti ou on la subit.

Pour faire la promotion d’un livre demain, il faudra communiquer de façon radicalement différente, que ce soit pour un livre électronique ou un livre papier. Toute initiative qui ne prendrait pas cette donnée comme un élément central est vouée à l’échec.

Les clubs du livre en ligne sont à inventer, il y a beaucoup à faire, et c’est au sein de tels groupes sociaux sur le net que pourra avoir lieu une communication efficace. Les libraires pourraient avoir leur rôle à jouer, mais ils sont pour l’instant totalement absents, les seuls acteurs du monde du livre a avoir pleinement mis les deux pieds dans l’univers des média sociaux sont à ma connaissance les bibliothécaires. Des initiatives comme Chermedia.com sont à l’avant garde, et le monde de l’édition devrait regarder cela de près et essayer de comprendre ce qu’il s’y passe.

Je suis heureux de voir les initiatives de bibliothécaires données en exemple, le travail de médiation numérique est entrepris dans les bibliothèques mais nous ne pouvons pas nous assoir sur nos lauriers, il s’agit des premiers pas de notre voyage dans le territoire du numérique!

Je suis aussi heureux de voir BiblioFusion donné en référence pour approfondir le sujet de l’édition électronique et figurer à côté de La Feuille, Revues.org, Lavachequilit et Epublishersweekly notamment!

Quelques conseils aux éditeurs du Québec qui veulent participer au futur de l’édition, participez à E-PaperWorld 2009 en septembre prochain, à Génération C du Cefrio en octobre, au Premier congrès des milieux documentaires du Québec en novembre, abonnez-vous à BiblioFusion et engagez un jeune diplômé de l’EBSI pour structurer votre veille informationnelle si ça n’est pas déjà fait!

Et mille excuses si tout ça est d’une évidence criante pour tous les éditeurs du Québec!

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