Le futur se livre: Gutenberg à l’heure du Web

Le Web change déjà le livre et à l’heure des réseaux sociaux il est possible de côtoyer un auteur comme Lorenzo Soccavo (Gutenberg 2.0, le Futur du livre) et de l’interviewer!

Il développe ici sa pensée en sept questions pour nous entrebâiller la porte du futur en ce qui concerne le livre, l’édition, la lecture et la bibliothèque. Un voyage passionnant s’annonce et je lui laisse la parole.

[PLC]- Quelles sont à votre avis les forces fondamentales qui influencent le futur du livre ?

[LS] Le livre est aujourd’hui à la confluence de quatre mutations : celle des dispositifs de lecture, celle des pratiques de lecture, celle du marché du livre, et enfin, peut-être également celle de la langue, comme véhicule d’une pensée collective, et d’un imaginaire lié à une histoire, à une culture.

Nous pourrions dire que les forces fondamentales que vous évoquez sont en fait celles qui traversent les sociétés occidentales (et celles dites émergentes) en cette fin de première décennie du 21e siècle. Cela tout simplement parce que le livre n’est pas exogène à nos sociétés. Les mutations dont il est à la confluence le démontrent clairement si besoin était.

Plus en détails, voici comment nous pourrions, je pense, préciser ce que vous appelez « forces fondamentales »…

L’essor technologique en premier lieu. Comment, en effet, ne pas penser à la théorie de la singularité technologique selon laquelle, observant la tendance exponentielle de l’évolution des technologies et des découvertes, nous devrions durant les prochaines décennies faire, tous domaines concernés, un gigantesque bond en avant.

Ensuite, la financiarisation de l’économie dont, avec l’actuelle crise, nous voyons les conséquences. Nous assistons ainsi depuis quelques années déjà à l’envahissement du champ du livre par de véritables majors de l’édition, dont le souci premier est la rentabilité immédiate et qui produisent en masse des livres rapidement écoulés, rapidement et facilement lus. Des best-sellers traduisibles et adaptables au cinéma, ou des livres de consommation courante en quelque sorte…

Enfin, l’émergence de ceux que Thierry Crouzet dans son essai éponyme appelle : le peuple des connecteurs. Les natifs du Web sont de plus en plus nombreux et un jour prochain ce sont eux qui habiteront la planète et seront aux commandes.

Les livres papier, non connectés, non communicants, non intelligents, les livres qui figent le texte leur apparaitront comme des supports archaïques. Ces trois forces donc : technologique, financière et générationnelle, impactent aujourd’hui directement le devenir du livre et de la lecture en modifiant profondément les accès. L’accès des auteurs à l’édition et également l’accès des lecteurs aux textes. Mais aussi, par une désintermédiation conjoncturelle, elles poussent le marché du livre à se réorganiser. Ce dernier, fortement structuré par son passé et par la contre-poussée de groupes de pression bien organisés et bien implantés dans la société (française en tout cas) résiste… Pour l’instant… De fait, ces forces ne sont que des forces. Elles peuvent être utilisées en bien ou en mal. C’est pourquoi je me bats depuis plusieurs années pour théoriser l’avenir du livre et encourager au sein de l’interprofession une vision prospective.

Enfin, pour être complet, il faudrait peut-être ajouter une quatrième force : le globish. Cette sorte d’anglo-américain international qui tend à s’imposer comme un espéranto. Au 15e siècle en Occident les livres étaient tous en latin, puis, à partir de 1450, avec le développement de l’impression à caractères mobiles et une meilleure diffusion des livres, ils ont été édités dans les différentes langues nationales… Nous pourrions aujourd’hui craindre qu’ils ne soient plus un jour qu’exclusivement numérisés dans une sorte de globish amélioré !

[PLC]- Quels sont donc les principaux enjeux à considérer ?

[LS] Ils sont d’abord et avant tout humains je pense. L’actuelle chaîne du livre, basée sur la matérialité physique du livre papier relié et imprimé, est un secteur capital de l’industrie et de l’économie culturelles de nos pays. Des milliers d’emplois sont en jeu. De ce point de vue, il est légitime que les organisations professionnelles s’arc-boutent sur les structures issues de la fin du 19e siècle.

Sinon, au-delà des considérations économiques, les principaux enjeux sont au niveau culturel. Le découplage des contenus et des supports, le développement d’une diffusion multicanal multisupport posent les questions de la conservation et de la mémoire.

A terme, la lecture pourrait muter comme jadis et engendrer des bouleversements dans la culture et la pensée occidentales aussi importants et conséquents que lors du passage de la lecture à haute voix à la lecture silencieuse. Ce qui touche le livre touche à la civilisation.

[PLC]- Quels seraient alors les gains et risques possibles pour la société civile ?

[LS] En attendant qu’un jour des professionnels extérieurs au monde du livre, je pense notamment aux designers et aux spécialistes des neurosciences cognitives, se penchent sérieusement sur la mise au point de nouveaux dispositifs de lecture, les principaux gains sont en gros ceux du Web 2.0 et de la mobilité.

Pour l’heure les nouveaux entrants qui cherchent à pénétrer le marché du livre sont des industriels de l’électronique qui veulent faire du business, à un niveau ou à un autre, que ce soit Sony, Google, Amazon, ou de plus petits. Les fournisseurs d’accès à Internet et les opérateurs de téléphonie mobile se révèlent comme de nouveaux partenaires essentiels pour diffuser demain les livres numériques. Comme les orfèvres au 15e siècle se révélèrent incontournables par leur savoir faire dans la fonte et les alliages de métaux, techniques qui étaient indispensables pour le développement des presses à caractères mobiles, plusieurs acteurs des nouvelles technologies vont devoir être mobilisés. Cela dit, le livre et la lecture ne sont absolument pas parmi leurs préoccupations.

Cependant, pour ce qui est des risques, ils ne sont pas liés, selon moi, au versant technologique (l’offre finira par s’adapter en partie à la demande, en tout cas, aux besoins) mais au versant financier. Les multiples questions des formats propriétaires, des DRM, de l’interopérabilité etc., se posent dès lors avec vigueur. Le Kindle d’Amazon en est emblématique. Vouloir reproduire sur des marchés numériques de la dématérialisation et de l’abondance les modèles classiques est une impasse. Une nouvelle économie devra forcément se mettre en place et pas limitée au seul marché du livre ou des biens culturels.

[PLC]- Si le livre se redéfinit, comment voyez-vous le lecteur du futur ?

[LS] Si nous concevons le livre comme un dispositif de lecture nous devons réfléchir en termes d’interface lecteur / livre. Avec le Web 2.0, nombre d’entre nous ont déjà acquis de nouvelles habitudes de lecture et nous pouvons penser que nous retrouverons certaines des caractéristiques et des compétences nouvelles que nous découvrons et développons aujourd’hui chez les lecteurs du futur. Ce sera certainement un lecteur plus actif que nous, qui participera, qui partagera, qui écrira lui aussi, commentera et interagira avec les autres auteurs et les autres lecteurs. Comme nous sommes aujourd’hui de plus en plus nombreux à le faire sur les blogs, les wikis et les réseaux sociaux. En somme, ce que faisaient les lettrés du Moyen-âge…

[PLC]- Et votre vision de la bibliothèque du futur ?

[LS] Je me réjouis souvent de constater que les bibliothécaires se sentent directement concernés par ce qui se joue aujourd’hui, mais, surtout, qu’ils sont souvent bien informés et désireux de participer à cette révolution du livre et de la lecture. Bien plus en tout cas il me semble que la majorité des libraires.

Cela dit, ce que recouvre votre question est immense et je ne pourrais y répondre en quelques phrases. D’autant que plusieurs blogs de professionnels (dont le votre) traitent abondamment cette question, qui peut faire rêver tous les amoureux du livre : la bibliothèque du futur ! J’y réfléchis souvent et j’ai parfois eu l’occasion, à Bruxelles et à Lausanne notamment, de m’exprimer sur ce sujet devant des bibliothécaires justement…

Si nous lisons (et j’invite tout le monde à le faire) ce très beau livre qu’est : « La Bibliothèque, la nuit », d’Alberto Manguel (Actes Sud éd.), il apparaît évident que bibliothèques et livres sont indissociablement liés. Et pourtant… Ne serait-ce pas qu’une apparence ? Ce qui est en train de se passer avec les dispositifs de lecture en papier électronique (e-paper), le téléchargement de livres numériques, etc. ne peut pas ne pas nous interroger. Alors, irions-nous vers… des bibliothèques sans livres ? Et que pourrait être alors une bibliothèque sans livres, mais, une bibliothèque malgré tout ? Une sorte de médiathèque de nouvelle génération ? Quoi d’autres et comment ?

Je pense que des expériences conduites sur Second Life, ce laboratoire ouvert qui préfigure ce que sera un jour le Web 3D, pourraient apporter au moins des éléments de réponses aux bibliothécaires et aux collectivités locales. La plupart des grandes bibliothèques universitaires anglo-saxonnes sont déjà présentes dans cet « univers parallèle ». Amazon aussi. Il existe une Bibliothèque francophone sur Second Life dans laquelle j’ai eu le plaisir de donner des conférences, lesquelles ont été toutes aussi suivies et intéressantes que celles que j’ai données physiquement devant des bibliothécaires présents en chair et en os. Mais, comme je vous le disais, la question est bien trop immense pour que je puisse y répondre ici. Il ne s’agit là que de quelques pistes que j’explore.

Au minimum, les bibliothèques seront dédoublées sur le modèle suivant : une bibliothèque physique doublée sur le Web 3D, toutes deux en interconnexion permanente (réalité augmentée, immersion, etc.) et interfacées par la bibliothèque numérique, constituée de l’intégralité des fonds numérisés. Autre point : je réfléchis également à une convergence dans le futur des rôles de bibliothécaires documentalistes et de libraires… Historiquement l’univers du livre était très concentré à son origine. De l’Antiquité au Moyen-âge le livre ne concernait qu’une petite élite et les mêmes personnes cumulaient les différentes tâches, d’écriture, de copie, de diffusion des textes… 1450 fut la date du « Big Bang ». Avec la complexification des techniques et l’expansion du marché, les différentes fonctions se sont spécialisées et des intermédiaires se sont imposés. Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, nous assistons à une rétractation de l’univers du livre (désintermédiation, auto-édition, impression à la demande, téléchargement, etc.). Le 21e siècle pourrait-il être celui du « Big Crunch » de l’univers du livre ?

[PLC]- Comment pouvez-vous qualifier la période actuelle ?

[LS] D’enthousiasmante. Ce qui est désespérant c’est le manque d’enthousiasme de nombreux professionnels du livre. (Mais pas de tous heureusement…) Ainsi que de certains groupes de pression dont les intérêts économiques sont directement liés à l’actuelle forme du livre et au marché tel qu’il est structuré. En vérité beaucoup vivent encore au 20e siècle, c’est-à-dire au siècle précédent ! Exception faite de ces tristes contemporains donc, ce que nous vivons en cette première moitié du 21e siècle est aussi excitant et prometteur que ce que nos ancêtres vécurent durant la seconde moitié du 15e.

Il est impossible que ce qu’il se passe actuellement autour du livre, de l’écriture et de la lecture, reste sans effets. Tout cela aura des effets majeurs et qui seront moteurs durant les siècles à venir. Je pense que très vite maintenant deux mouvements de fond vont finir par émerger, se rencontrer et s’épauler l’un l’autre. D’une part, de nouveaux entrants, étrangers au milieu du livre, vont venir bousculer les pratiques et le marché. D’autre part, au sein même des métiers traditionnels du livre, le renouvellement des générations va doper l’interprofession de l’intérieur. Les problèmes viendront peut-être de l’asynchronisme de ces deux mouvements. Le premier rapide, le second beaucoup plus lent.

[PLC]- Quelles sont les étapes clef qui sont à venir dans le futur qui se dessine ?

[LS] Une première étape sera sans doute l’arrivée massive dans le commerce de nouveaux dispositifs de lecture, performants et à des prix abordables. Il se passera alors certainement le processus que nous avons pu déjà observer avec les téléphones portables…

Une deuxième étape sera je pense la mise sur le marché d’une offre importante de livres et documents numérisés qui ne soient pas du domaine publique. Si les professionnels du livre restent sur leurs positions actuelles il se passera alors certainement le processus que nous pouvons aujourd’hui observer dans le secteur de la musique.

Une troisième étape enfin sera l’organisation d’un nouvel écosystème du livre qui sera en rupture avec ce que nous connaissons aujourd’hui. Après ces trois coups le rideau se lèvera et le livre reparaîtra aussi radieux que jamais !

[PLC]- Merci de partager avec nous ces nouvelles perspectives !


Lorenzo Soccavo

Prospectiviste du livre et de l’édition, conférencier et auteur, entre autres de « Gutenberg 2.0, le futur du livre » (M21 éditions) Lorenzo Soccavo pratique depuis 2004 une veille quotidienne sur les évolutions du livre et de son marché. Passionné de lecture et du Web 2.0 il cherche à mobiliser l’interprofession francophone du livre autour des enjeux qui se cristallisent aujourd’hui sur le monde de l’édition, avec l’émergence de nouveaux dispositifs et de nouvelles pratiques de lecture…


[PC…] Après un interview Bibliofusionnel, je vais me permettre un premier commentaire : le futur s’écrit maintenant et pour y participer pleinement les bibliothèques, éditeurs et autres acteurs doivent se doter d’outils adéquats, la prospective devient un incontournable dans ce contexte. Pour commencer, je vous recommande la lecture de Gutenberg 2.0, le Futur du livre (est-il déjà dans votre bibliothèque?). Ensuite, il faut encore poser vos questions, exprimer votre vision et investir en recherche & développement !

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22 Réponses to “Le futur se livre: Gutenberg à l’heure du Web”

  1. Frédérick Nakos Says:

    Un minuscule commentaire sur une petite facette de la question.
    Il est évident que le transfert des sciences qui nous attirent, pour ne pas dire passionnent, se fait avec beaucoup plus de parcimonie de nos jours.
    Le JIT (just in time) est maintenant chose courante dans le domaine du livre et les éditeurs universitaires s’en servent pour mettre en circulation 200 et moins copies d’un ouvrage.
    Le temps est révolu ou 10 000 copies étatient mis en circulation avec l’espoir de « rentrer » dans son argent.
    Les éditeurs qui veulent transmettre la connaissnce ou les idées vont adopter n’importe quelle méthode pour y aboutir.

    • PLC - Bibliofusion Says:

      J’aime bien la notion de JIT (just in time) que vous introduisez et je ne crois pas que ce soit minuscule. C’est la manifestation d’une culture entreprenariale importante dans tous les secteurs, mais qui ne me semble pas encore très développée dans le milieu de l’édition. Je pourrais donner trop d’exemples de livres qui ne se livrent que Just After Time, ils servent d’archives! Il y a fort heureusement des exceptions d’éditeurs pour l’instant hors normes… Une très bonne piste à suivre de manière pratique!

  2. Xavier Galaup Says:

    Interview lumineuse. Je pense en effet que les métiers de la chaîne du livre ne vont cesser de se rapprocher. Les bibliothécaires vont être amené à jouer un rôle d’éditeur du web en validant des contenus et auteur en produisant des contenus validés… Ces contenus seront peut-être monétisés un jour, à voir sous quel forme. Les bibliothécaires du web participatif sont déjà des documentalistes…

  3. Bibliobsession Says:

    @xavier : je ne suis pas certains quant à moi que les bibliothécaires embrasseront un rôle proche de l’éditeur et « valideront des contenus » il me semble que bon nombre sont beaucoup plus du côté de la diffusion que de la création. Il y a là une charge symbolique très forte (plus que pour la musique me semble-t-il) qu’ils n’assumeront pas forcément. Orienter, dresser des cartes heuristiques thématiques, mettre en place des portails thématiques oui; mais valider des textes, je ne suis pas certain que les bibliothécaires se sentent légitimes à le faire. Nous sommes et nous resteront pendant un bon bout de temps dans le commentaire, d’objets culturels au sens très large et non dans le processus de création littéraire ou artistique, ou alors de manière spécifique… dans des projets de type résidence peut-être. Merci à Bibliofusion et à Alain pour ces infos !🙂

  4. PLC - Bibliofusion Says:

    @Xavier et @Bibliobsession

    Sans élaborer, je suis persuadé qu’un enjeux majeur consiste à positionner la bibliothèque en tant qu’acteur dans le paysage médiatique sur le Web. Il y aura la question de l’animation de la « communauté Biblio », mais aussi plus directement un développement de contenu. L’expertise y est: en capitalisant sur les passions (et obsessions ;-)) des bibliothécaires il pourrait y avoir un contenu validé et pertinent sur un grand nombre de thématiques. Un exemple: lorsqu’un citoyen s’installe dans une municipalité, il pourrait bénéficier d’un accueil et d’une « orientation » dépassant le dépliant sur les services de la bibliothèque mais allant au devant de ses questions.

    Selon moi la bibliothèque est un géant qui s’ignore au niveau des communications et de nombreux billets (bibliobsessionnels notamment) tendent à démontrer comment les pratiques innovantes permettent à son personnel de développer ses aptitudes en ce sens!

    Si je suis trop abstrus, merci de me permettre de clarifier le commentaire grâce à vos questions!

    • Mary Ann Says:

      Permettez-moi d’abord de vous signaler que votre style de rédaction n’est pas très Web. Ceci dit, je ne crois pas que l’industrie du livre, version papier, soirt menacée par le Web.

      Regardez avec quel engouement les gens se procurent les livres dont le sujet et l’écriture sont de qualité. Le livre en soit est une oeuvre d’art. La lecture est plus aisée sur papier qu’à l’écran.

      Quand la télévision est apparue, on a cru que la radio serait éteinte…

      Pour ce qui est des bibliothèques, elles sont maintenant équipées de services électroniques, permettant de consuter la disponibilité et le choix d’un livre par sujet ou par auteur, du moins chez-moi à Québec.

  5. Félix Arseneau Says:

    J’abonde dans le même sens que Mary Ann. Je doute que le papier disparaisse. Un livre reste un livre. Les livres électroniques, comme tout nouveau média, ne remplacera pas le support traditionnel.

    On a dit la même chose avec le Web : qu’on n’aurait plus besoin de bibliothèque. Ce qui a changé, en fait, c’est que le transfert d’information se fait plus rapidement, et qu’une plus grande quantité d’information est échangée et consultée. Ça n’empêche pas les gens de vouloir emprunter des livres, notamment pour lire lorsqu’on n’est plus au bureau.

    Il y a encore beaucoup à faire pour rendre les technologies moins encombrantes et plus ergonomiques. Je pense notamment à l’écran lumineux, qui persiste à donner des maux de tête.

    Il y a aussi toute l’inquiétude liée au mauvais fonctionnement d’un appareil électrique et, surtout, l’éventuelle perte, dépréciation ou quelque autre obstacle à la récupération de ses données. Le papier, lui, procure encore un sentiment de sécurité : ça marche tout seul et c’est toujours disponible.

    En même temps, je pense que certains bibliothécaires seront amenés (et iront volontiers) vers des rôles redéfinis, ou « augmentés » : certains feront plus d’édition ou de création, d’autres feront davantage d’animation ou de formation. Nous serons appelés à jouer des rôles « hybrides », à se demander quelle sera notre étiquette. Personnellement, je m’y vois déjà, comme bibliothécaire-graphiste, ou « concepteur informédiaire ».

    • PLC - Bibliofusion Says:

      Je suis heureux (soulagé) que tu sois convaincu de la pertinence des nouveaux rôles des bibliothécaires Félix. Mais s’il y a nouveau rôle, c’est parce qu’il y a de nouveaux usages, une nouvelle réalité.

      Bon, il reste à pondérer le degré et l’ampleur de la mutation, ce sera plus facile mais je ne vais pas l’entreprendre maintenant (il est 19h20 et je dois manger).

      Mais je vais tout de même préciser que de nouveaux dispositifs de lecture sont en développement afin de régler les problèmes de fatigue visuelle et même plus:i je pense à mon père de 80 ans qui ne peut lire de nombreux livres imprimés avec des caractères trop petits et qu’il retourne penaud à la bibliothèque sans rien dire car il n’y a rien à faire face à un éditeur qui a choisi d’exclure une partie marginale du lectorat…

      La fiabilité des appareils viendra aussi avec les développements à venir, il faut être patient pour que le futur s’installe ;-)…

      Mais il faut aussi s’activer pour se positionner et que les prophètes de malheur n’aient pas raison! Car il y a une chose dont je suis certain, c’est que si l’on ne se prépare pas pour ce futur, nous en seront exclus! Les bibliothèques l’ont fait jusqu’à maintenant et je reste optimiste.

  6. PLC - Bibliofusion Says:

    @MaryAnn

    L’industrie de l’édition papier a déjà commencé sa mutation: les périodiques scientifiques qui étaient imprimés en version électroniques sont maintenant diffusés et consultés essentiellement en format électroniques, les presses universitaires américaines commencent à abandonner l’impression pour diffuser leurs livres en format électronique, d’autres commencent à utiliser les tablettes de lecture pour permetre aux étudiants de lire les manuels scolaires. Le budget d’acquisition d’une bibliothèque comme celle de l’Université Laval est maintenant plus élevé en ressources électroniques qu’en imprimé, soit environ 6 millions comparativement à 4,5 millions pour l’année 2007-2008! Le point de bascule a été atteint en quelques années…

    Je n’annonce pas la disparition totale du livre imprimé, j’observe ce qui se passe actuellement et tous les signes indiquent qu’une mutation est en cours et que de nouvelles conditions permettront une accélération du changement. Ça se fera progressivement et le livre imprimé aura une place fort différente dans le nouvel écosystème de l’édition. Votre intérêt pour le livre imprimé me fait penser qu’il est encore possible d’acheter des disques vinyle, mais ceux-ci sont écoutés par les audiophiles.

    Par ailleurs, je suis bibliophile moi aussi et je vais garder les livres d’art que je collectionne jusqu’à ma mort. Mais les jeunes n’ont pas le même intérêt pour le livre imprimé et même parfois une répulsion! Je parlais à un de mes neveux qui mentionnait ne pas lire… Mais finalement qu’il consultait régulièrement Wikipédia et en appréciait l’interactivité, la facilité d’accès, le caractère démocratique…

    Dans ce contexte, mon objectif est de susciter une réflexion chez les acteurs concernés. Plus encore, un éveil afin que le Québec ne soit pas en retard dans le créneau de l’édition électronique encore plus qu’il ne l’est en commerce électronique!

    Nous faisons face à des enjeux culturels et économiques! J’espère que le Gouvernement du Québec jouera son rôle face à la transition qui s’annonce.

    Finalement, merci de vous exprimer dans un blogue dont les billets s’adressent principalement à des bibliothécaires, des professionnels du livre ou des NTIC (nouvelles technologies de l’information et des communications). Le langage y est probablement trop spécialisé et ce billet développe des enjeux encore trop méconnus que l’on doit débattre. C’est le rôle du Web et des blogues spécialisés de permettre une diversité et de faciliter l’adaptation pour une communication plus large.

  7. Félix Arseneau Says:

    Je ne suis vraiment pas convaincu de l’essor que prendront les livres électroniques. Les supports électroniques ont quelque chose d’éphémère et d’insécurisant. Il est vrai que les publications scientifiques se font de plus en plus exclusivement en numérique, ce qui est normal, car le savoir évolue très rapidement et devient vite désuet. À la limite, le savoir scientifique transmis à la vitesse du Web devient presque une conversation écrite entre chercheurs.

    Nous aurons besoin du papier pour les ouvrages ou les documents de référence fondamentaux. Après tout, comment assurera-t-on l’authenticité des documents et des livres électroniques? Le papier est beaucoup moins sujet à intrusions et altération de son contenu, alors qu’un document électronique est virtuellement une série de chiffres qui, même encryptés, sont théoriquement modifiables par celui qui en a la clé. C’est le papier qui permet de dire : voici, j’ai une preuve chez moi, j’ai une copie. C’est beaucoup moins facile avec un support électronique qui a toujours besoin d’un appareil pour être lu.

    • PLC - Bibliofusion Says:

      Je ne vois pas en quoi la valeur historique est importante pour le marché du livre grand public. Les archives et le dépôt légal existent pour la notion de preuve à laquelle tu fais référence… Et une impression à la demande pourrait aussi être offerte, mais ça devient une portion congrue du marché!

  8. Martin Lessard Says:

    Moi, j’aime bien « Les livres papier, non connectés, non communicants, non intelligents, les livres qui figent le texte leur apparaîtront comme des supports archaïques. »

    Je le prendrais à rebours: on risque de conserver le livre papier pour cette raison: la fixité d’un savoir, qui devient un objet de solitude (souhaitée) et de recueillement herméneutique.

    Loin de l’agitation frénétique de « l’économie des flux » (où tout est connecté).

    Si c’est le cas, on devrait voir apparaître une mutation dans la forme ou les contenus des livres papier pour favoriser cet aspect.

    Je ne sais pas ce que cela veut dire pour les bibliothèques (outre qu’elles puissent finalement rester un endroit de « livres à savoir fixe »). Félix parle de rôle « augmenté ». Peut-être comme un lieu de validation des « versions » comme sur un wiki?

    Cela dit, une chose est sûre, la mutation est en cours, comme tu le dis.

    Mary Ann laisse entendre que le livre électronique est comme un livre papier, mais à l’écran. Si c’est le cas, je comprends sa réaction. Mais je crois qu’il y a ici un effet diligence (les premières automobiles avaient la forme des diligences), la vraie nouveauté n’est surtout pas de lire en ligne ou sur un écran. C’est la fonction de connexion sociale qui offre une incroyable avancée. Et dans ce sens, elle a tort de limiter le livre à sa seule dématérialisation.

    Si c’est pour lire linéairement, le livre fait encore un très bon travail. Mais pour le reste (recherche, suggestion, affordance, sérendipité, réciprocité, connectivité, etc.) on est dans la pré-histoire….

    Et en ce sens, Kindle est extrêmement décevant. Un outil wifi devrait permettre la mise en réseau et l’échange des « flux » de lecture, d’annotation, etc.

    Que les bibliothèques soient  » équipées de services électroniques », malgré ce que dit Mary Ann, ne les épargne en rien pour manquer la révolution du réseau social. L’outil n’est le gage de rien.

    Il faut comprendre que ce que Soccavo annonce est une « nouvelle lecture ». C’est à ça qu’il faut être préparé.

  9. Félix Arseneau Says:

    Le lecteur de demain pratiquera probablement (au moins) deux types de lecture : d’un côté, une lecture active à laquelle il voudra activement participer ; d’un autre, une lecture passive où il souhaitera volontairement « décrocher » de son rôle actif.

    Dans son rôle « actif », il voudra lire son information dans le format qu’il souhaite, dans la langue qu’il souhaite, au moment et à l’endroit où il le souhaite. Il voudra contrôler totalement la réception et l’ordre de lecture de ce contenu. Il voudra en même temps avoir la possibilité de contribuer au contenu et réagir à des contenus.

    Dans son rôle « passif », il voudra absolument l’inverse : qu’on le force à réfléchir sur un sujet qu’il n’a pas prévu, ou à vivre une émotion qu’il n’a jamais anticipée. Il se laissera volontiers guider par un créateur, de sorte qu’il puisse vivre une expérience qu’il n’a pas l’habitude de vivre lorsqu’il est dans son rôle « actif », qui est plus prévisible.

    Qu’en pensez-vous?

    • Martin Lessard Says:

      Rôle « passif », rôle « actif ». Intéressante dichotomie qui n’est pas sans rappeler celle du cinéma / jeu

      On fera remarquer que le jeu a supplanté dans les dix dernières années le cinéma comme l’industrie récoltant le plus de revenu…

      Si on accepte cette division en rôle antinomique, il faut s’attendre alors à voir apparaître deux types de connaissances ou d’apprentissage de connaissance qui seront mutuellement exclusif (et auront peut-être des territoires disjoints).

      Une connaissance qui vit et ne s’exprime que dans la « relation » aux autres se retrouve dans la doxa, ces opinions et sens commun dans la société, permettant justement cette connaissance « just in time » discuté plus haut. C’est le rôle actif.

      Une connaissance basée sur un rôle passif serait plus du côté de la science, qui a besoin de fondation. On peut s’attendre à ce qu’il soit moins « populaire », même si essentiel…

      La science, donc ne verra pas nécessairement de changement. La dématérialisation n’est qu’une continuité. Le lien social est contre-productif.

      C’est le rôle actif que l’on verra alors exploser et venir concurrencer la weltanschauung précédente (dominante jusqu’à lors). On pourra voir des « connaissances concurrentes » se frayer un chemin dans la tête des gens, ce qui était plus difficile auparavant…

      C’est ce rôle actif qu’il faut surveiller. Quelle forme prendra-t-il? comment la bibliothèque s’adaptera? qu’est-ce qui va émerger?

      Non, vraiment, on est loin de juste une dématérialisation du livre…

  10. PLC - Bibliofusion Says:

    @Martin Lessard @Félix Merci de vos contributions qui font évoluer le débat!

    Et oui il faut se préparer à la “nouvelle lecture” avec toutes ses subtilités et composantes pour avoir la meilleure approche, le meilleur positionnement…

  11. Didier Labonté Says:

    Mutation pour le domaine de l’édition, sans doute… Du moins dans certaines niches spécialisées s’adressant à certaines clientèles spécifiques.

    À moyen terme, le codex (ou l’objet livre) a encore de beaux jours devant lui. en effet, en plus d’être un format vachement pratique, « l’objet livre » est attachant pour plusieurs lecteurs. Dans un autre sens, il ne faut pas oublier que tout un pan de la population actuelle n’a pas accès au livre électronique ou même à Internet. Les livres électroniques sont encore très (trop) chers pour être vraiment répandus…

    Au niveau de la lisibilité/ de l’utilisation des articles scientifiques en format électronique, un autre problème se pose: les gens trouvent l’information en ligne et font purement et simplement imprimer les documents. Peu de gens sont capables de lire et d’assimiler ces documents directement à l’écran. Je n’ai pas l’impression que cela change à court terme.

  12. Didier Labonté Says:

    En ce qui me concerne, la porte par laquelle devrait s’introduire la lecture via ce nouveau support est la lecture des journaux et des revues. La littérature technique pourrait suivre, mais je demeure toujours attaché à « l’objet livre » lorsque je lis un roman.

    Pouvoir lire le Devoir / le Monde à un coût correct sur une machine équivalente au Kindle, m’intéresserait vraiment…

  13. Félix Arseneau Says:

    Je suis d’accord avec Didier. Je consulte moi-même beaucoup de nouvelles (actualité) sur des supports électroniques (sans mentionner la télévision). Je reçois des courriels, des fils RSS, etc. pour lire des quotidiens ou des blogues. C’est le côté éphémère de l’information dans l’électronique qui ne m’effraie pas en tant que lecteur. Je serais à l’aise à recevoir pratiquement toutes mes nouvelles sur un support électronique quelconque, puisqu’une fois la lecture faite, je peux m’en défaire sans angoisse.

    Je ne suis pense pas que Martin et moi ayons la même perception de l’activité scientifique. Bien sûr, toute science commence par l’apprentissage de notions fondamentales, mais une fois les bases acquises, une fois devenu soi-même un chercheur, on prend un rôle de lecteur plus actif, puisque nous contribuons à nouveau à l’écriture de la science. On cite des gens qui nous citent à nouveau : voilà pourquoi je dis que ça devient presqu’une conversation à plusieurs.

    Le rôle passif, je le vois plutôt dans toute forme de divertissement, qu’il soit « intellectuel » ou « populaire ». Dans d’autres sphères d’activité, la scène, par exemple, certains vont au théatre ; d’autres écoutent des séries télévisées. Je pense que c’est encore la même chose avec les livres de philosophie ou les romans populaires : pourquoi voudrais-je lire ce genre de choses sur un support électronique?

  14. PLC - Bibliofusion Says:

    Merci à tous de vos contributions!

    Je dois avouer qu’en ce moment je cogite trop toutes les positions et toutes les variables pour intervenir à cette étape de la discussion! Et dans cette situation mon réflexe est simplement de tenter d’ouvrir encore plus de portes avec un lien vers « eBook : une interview à l’envers » de Fabrice Epelboin dont j’avais parlé le 20 mai dernier.

    C’est paradoxal, mais j’assume!

  15. Noticias Edición Digital » Blog Archive » Lorenzo Soccavo sur Bibliofusion Says:

    […] de Lorenzo Soccavo, l'auteur de Gutenberg 2.0,  avec Pierre Chicoine sur son blog BiblioFusion […]

  16. Trabajo Says:

    Il est vrai que les publications scientifiques se font de plus en plus exclusivement en numérique, ce qui est normal, car le savoir évolue très rapidement et devient vite désuet. À la limite, le savoir scientifique transmis à la vitesse du Web.

  17. Javier Duarte Says:

    livre, basée sur la matérialité physique du livre papier relié et imprimé, est un secteur capital de l’industrie et de l’économie culturelles de nos pays. Des milliers d’emplois sont en jeu. De ce point de vue, il est légitime que les


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